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Politique

Mahmoud Dicko : « Je suis au Mali, qui est mon pays, dans lequel j’ai le droit de m’exprimer »

L’ancien président du Haut Conseil islamique est devenu en dix ans une vigie des valeurs sociétales maliennes. Il s’est confié au Point Afrique sur des questions essentielles pour son pays et pour l’Afrique.
L’imam Mahmoud Dicko, désormais ancien président du Haut Conseil islamique, est l’homme qui a su faire plier le pouvoir quand il s’agissait de défendre les valeurs sociétales du pays. Son dernier tour de force : parvenir à rassembler des milliers de Maliens, le 5 avril dernier, place de l’Indépendance, pour manifester contre la mal-gouvernance et exiger le départ du Premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga. Le 18 avril, ce dernier quittait la primature et Boubou Cissé, alors ministre des Finances, était nommé Premier ministre. Depuis, le Mali vit dans l’attente d’un nouveau gouvernement, et Mahmoud Dicko, opposant politique du gouvernement en place, défenseur du peuple et pourfendeur de la mauvaise gouvernance, s’est fait plus discret, pour « attendre et observer », dit-il. Celui qui dit vouloir « laisser le temps au temps » a accepté de répondre aux questions du Point Afrique, sur les problèmes de l’heure que vit le pays, sur l’islam et sur son avenir, ainsi que sa capacité à intervenir et à mobiliser dans le futur, si la situation dans le pays l’exigeait.
Le Point Afrique : Peut-on vous considérer comme une sorte de vigie des valeurs sociétales maliennes, quelqu’un qui observe la société malienne et qui se permet de descendre de son point d’observation, quand il le faut, pour porter son message ?
Mahmoud Dicko : C’est absolument ce que je fais, je ne critique pas pour critiquer, je ne suis pas un opposant qui s’oppose pour s’opposer, c’est juste que, quand j’observe la société, s’il y a quelque chose à dire, à dénoncer, s’il faut attirer l’attention ou, en tout cas, tirer sur la sonnette d’alarme, je le fais.
Mais je pense qu’il y a beaucoup d’acteurs anonymes aussi qui travaillent pour la préservation de nos valeurs sociétales dans notre pays. Mais, généralement, quand je parle, les médias en parlent aussi, ça nous met au-devant de la scène. Mais avant d’être quoi que ce soit, je suis d’abord un religieux, et l’éthique religieuse me demande beaucoup de retenue, beaucoup de modestie.
Cela vous donne-t-il la légitimité pour autant de pouvoir faire ou défaire des lois, faire nommer ou démettre des hommes politiques ?
Oui, car, vous savez, ces valeurs sociétales se confondent avec les valeurs démocratiques, quand il n’y a pas de justice, quand le droit n’est pas respecté, quand il n’y a pas d’équité, il est normal que l’on fasse en sorte que ces principes soient préservés. C’est le combat de tout homme épris de paix et de justice.
La manifestation du 5 avril, qui a été un tournant important dans le bras de fer qui vous opposait au gouvernement, a aussi mené à la démission du Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga. Faut-il avoir recours à des démonstrations de force pour se faire entendre dans ce pays ?
Je ne dirais pas ça comme ça, mais je crois que la démonstration de force est une expression démocratique, c’est normal et ça fait partie du jeu démocratique. Ce n’est pas propre au Mali, par exemple, en France, pour qu’il y ait ce grand débat national, il a fallu que les Gilets jaunes se mobilisent dans la rue toutes les semaines, ce qui a permis que toutes les questions qu’ils portent soient étudiées. C’est la même chose au Mali, mais il ne faut pas seulement montrer ses muscles pour être écouté ou entendu, il faut se mobiliser pour que tous sachent que ce que vous dites ne concerne pas un individu, mais que ça traduit l’opinion d’une grande partie de la population, et dans une démocratie, ça ne doit pas être négligé.
Lors de la manifestation, beaucoup disaient être venus parce que les religieux les ont appelés, est-ce à dire que, sans un appel des religieux, des politiques, de la société civile, les Maliens se résignent à leur sort et ne sortent pas dans la rue pour exprimer leur mécontentement ?
Vous savez, bien que nous soyons dans un processus démocratique depuis seulement un quart de siècle au Mali, les gens ont encore besoin d’être formés, éduqués. Beaucoup de gens dans la population sont analphabètes, ils n’ont pas de base d’une certaine conscience politique et ils ont besoin d’être guidés un peu. Mais le fait qu’ils aient répondu massivement à l’appel veut dire aussi qu’ils en ont ras le bol. Le fait de trouver un catalyseur de leur mécontentement n’est pas quelque chose de néfaste, les gens ont toujours eu besoin d’un catalyseur, c’est une habitude qui n’est pas propre au Mali, quel que soit l’endroit, il y aura toujours des gens qui essaieront d’orienter les autres, mais ça ne veut pas dire que les gens n’ont pas conscience de ce qui se passe.
Le pays n’a plus de gouvernement depuis le 22 avril, vous êtes du côté de l’opposition, que pensez-vous de cette situation et soutenez-vous l’accord politique du Front pour la sauvegarde de la démocratie (FSD), qui se veut un préalable pour mettre en place un gouvernement de large ouverture qui devra tenter de sortir le pays de la crise ?
Je ne sais pas, mais est-ce que cet accord politique ne conviendrait pas mieux à un gouvernement d’union ? J’ai cru comprendre que c’est un gouvernement d’ouverture qui va être mis en place. Donc, si c’est un gouvernement d’ouverture, ça veut dire que l’initiative appartient au président et à son Premier ministre, ce sont eux qui proposent une ouverture à l’opposition, et à tous ceux qui veulent vraiment apporter quelque chose. Mais je ne veux pas me mêler de ces questions qui sont avant tout les questions des états-majors politiques, c’est pour ça que nous nous tenons un peu éloignés de cela, car c’est un débat qui leur est vraiment propre, nous, nous sommes plus des observateurs. S’ils arrivent vraiment à se mettre ensemble et à privilégier d’abord le Mali, à trouver une solution pour sortir de cette situation, tant mieux. Mais je rappelle que ce n’est pas un gouvernement d’union, c’est un gouvernement d’ouverture, et que c’est à celui qui ouvre qu’appartient l’initiative, parce que les gens viennent à lui.
Vous déclariez récemment qu’« il y a un divorce au Mali, une crise de confiance entre l’élite et le peuple ». Pouvez-vous développer cette déclaration ?
Quand vous regardez les taux de participation que nous avons dans nos différentes élections, la manière dont le citoyen lambda s’intéresse de moins en moins à la chose politique, qu’il n’y croit plus, ce n’est pas autre chose qu’une crise de confiance. Aujourd’hui, le politique quand il veut mobiliser des gens, il doit soudoyer, il doit mettre de l’argent, il faut qu’il fasse des tee-shirts, il doit faire beaucoup de choses pour faire adhérer des gens. Ce n’est pas une adhésion naturelle, spontanée et volontaire, c’est toujours préparé, mis en scène en quelque sorte. Il y a aujourd’hui un divorce, une fracture entre l’élite et le peuple, le citoyen lambda, qui ne croit plus à ce qu’on lui dit, parce qu’on lui a parlé de justice, d’un État de droit, un État où il y a la liberté d’expression, la liberté d’entreprendre, où tous les citoyens sont égaux devant la justice. Mais les gens se rendent compte que cette justice, en réalité, appartient à ceux qui ont l’argent, à ceux qui sont des privilégiés. Les gens ont compris que la richesse qui se trouve dans le pays est mal répartie entre les fils du pays, c’est ce qui crée cette fracture entre le peuple et l’élite.
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