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Environnement

Interview du mois : Mme Traoré Seynabou Diop, ministre des Infrastructures et de l’Équipement : «L’entretien régulier des routes coûte au moins 80 milliards de fcfa par an»

Récemment, l’actualité nationale a été dominée par de nombreuses manifestations relatives à l’état des routes. Dans cette interview accordée à l’Essor, Mme Traoré Seynabou Diop, parle des raisons de ces agitations, fait le point de la situation du réseau routier et évoque les causes de la dégradation des routes ainsi que les priorités de son département

L’Essor : Madame la ministre, récemment, il y a eu beaucoup de revendications relatives aux routes dans notre pays. De quoi s’agit-il exactement ? Quelles sont les causes réelles de ces agitations ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Effectivement, récemment, nous avons eu à faire face à plusieurs revendications des populations, concernant un certain nombre de routes du pays. Nous comprenons ces revendications que le gouvernement a, d’ailleurs, jugé légitimes, au regard de l’importance des routes dans le développement socio-économique et culturel de notre pays, qui est de surcroit enclavé. Les populations ont revendiqué précisément la réhabilitation de la route Bamako-Kati-Didiéni-Diéma-Kayes-Diboli qui est en mauvais état et qui est le principal corridor d’approvisionnement de notre pays, la reprise des travaux de la route Gomacoura-Tombouctou  et particulièrement, du tronçon Gomacoura-Léré dont les travaux avaient été suspendus pour des raisons de sécurité. Là, les populations ont cru que les travaux n’allaient pas reprendre. A cela, il faut ajouter la réhabilitation de la route Sévaré-Douentza-Gao (cordon ombilical entre les régions du nord du Mali et le sud)  ainsi que la construction et le bitumage de la route Ménaka-Andéramboukane-Frontière Niger, parce que c’est une route en terre. Mais, au-delà de la route, il y avait beaucoup d’autres demandes. Donc, les causes sont, entre autres, l’arrêt des travaux, le retard dans le redémarrage ou démarrage des travaux dans les localités concernées.

L’Essor : Vous venez d’effectuer des visites dans certaines de ces localités. Quelles décisions avez-vous prises en vue de résoudre ces problèmes.
Mme Traoré Seynabou Diop : A Tombouctou, l’arrêt des travaux est lié à des évènements qui ne permettaient plus de travailler sereinement, à savoir : une attaque terroriste en 2017, avec au moins 60 camions brûlés. En 2018, d’autres attaques ont été perpétrées avec mort d’homme. Et comme ce projet relève d’un financement de l’Union européenne, l’entreprise devait se replier avant les conditions de sécurité nécessaires à la reprise des travaux. Nous avons fait comprendre que toutes les dispositions ont été prises, avec l’appui du ministère en charge de la Défense en vue de la reprise des travaux, le 1er décembre prochain. En accord avec la population, le gouvernement s’est engagé à redémarrer les travaux le 25 novembre 2019.
Concernant la route Sévaré-Gao, nous sommes à la recherche du financement, puisqu’il s’agit de 550 km de route. Le budget 2020 prend en compte un financement pour commencer. Ensuite, nous avons eu un appui de la BADEA pour financer 100 km en plus de ce que le budget national financera.

L’Essor : Quel est le coût de financement de cette route ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Environ 210 milliards de Fcfa. Nous sommes tombés d’accord aussi sur le fait que concomitamment, les travaux vont commencer du côté Gao-Sévaré sur budget national et Sévaré-Gao avec le financement BADEA. Un accord a été trouvé avec la population pour le démarrage des travaux dans un délai de 6 mois. S’agissant de l’axe Bamako-Kayes, les travaux d’entretien lourds ont déjà démarré sur la section Kati-Didiéni (150 Km), le 2 septembre dernier, pour une durée de 6 mois. Les travaux de réhabilitation et de renforcement de ce tronçon suivront immédiatement.
Pour la réhabilitation de la route Didiéni-Diéma-Kayes-Diboli, un protocole d’accord a été signé avec la Société chinoise CRBC, à Kayes le 31 août 2019, lors de la visite du Premier ministre. Pour Gomacoura-Léré, un financement de l’Union européenne est déjà acquis. Quant à la route Ansongo-Ménaka-Andéramboukane, les études techniques pour son bitumage ont été finalisées en 2017, sur financement de l’Uemoa, et la recherche de financement est en cours. Nous avons demandé à l’Alliance G5 Sahel d’inscrire ce projet dans son Programme d’investissements prioritaires.

L’Essor : Face à cette situation, quelles sont vos priorités ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Notre priorité est d’honorer nos engagements. Nous sommes à la recherche de financements et nous allons travailler à tenir nos promesses. Notre priorité est aussi, le désenclavement intérieur et extérieur à travers la réhabilitation des infrastructures existantes et la construction de nouvelles infrastructures. Dans cette démarche, l’accent sera mis sur les routes faisant l’objet de contestations ainsi que d’autres projets routiers structurants. C’est ainsi que plusieurs projets mûrs sont actuellement à la recherche de financements auprès des partenaires. Il s’agit, entre autres, des travaux de construction et de bitumage des routes Bougouni-Manankoro-frontière Côte d’Ivoire, Dioila-Massigui-Koualé-Kébila, Koro-Douentza-Tombouctou et des deux ponts de Bafoulabé sur le Bafing et le Bakoye. Par ailleurs, si toutes les routes sont prioritaires, la priorité des priorités reste la route Sévaré-Gao qui est inscrite dans l’Accord pour la paix et la réconciliation.

L’Essor : Avez-vous les moyens de tenir vos promesses ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Des dispositions sont en cours pour gérer la situation. à cet effet, les travaux de la route Kati-Didiéni ont démarré en 2018. En réalité, les travaux à ce niveau ne se sont jamais arrêtés en tant que tel. L’entreprise travaille sur le plan d’exécution. Il y a eu quelques difficultés. Dernièrement, nous avons fait un entretien profond pour permettre aux usagers de mieux circuler. Les travaux des autres sections de Didiéni à Diboli suivront. à titre de rappel, la route Sévaré-Gao a été présentée à la Table ronde des bailleurs de fonds sur les projets routiers prioritaires, tenue les 1er et 2 décembre 2011 et à la Concertation sectorielle sur les infrastructures de transport, tenue les 24 et 25 mars 2016, au cours desquelles des bailleurs de fonds (Fonds arabes avec la BID comme chef de file, la BAD et l’Union européenne) ont manifesté leur intérêt pour son financement. Depuis, les tractations sont en cours avec lesdits partenaires. Ainsi, le tronçon Sévaré-Boré, long de 111 Km a été évalué, courant août 2019, par la BADEA qui devrait le financer avec l’OFID. Le reste de la route devrait être financé par le budget national et les autres bailleurs (BID, FKDEA, FSD, BAD et UE).Toutefois, la situation sécuritaire actuelle ne plaide pas en faveur du projet, mais nous sollicitons l’aide des FAMa pour sa sécurisation.

L’Essor : à Bamako également, l’état des routes, en général, laisse à désirer, surtout en hivernage. Votre département a-t-il un plan de réhabilitation de ces routes ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Le district de Bamako, qui est comme une région, est gérée par plusieurs entités. Les routes sont classifiées, selon la loi et divisées entre l’état et les collectivités. C’est ainsi que les routes d’intérêt national sont gérées par l’état. Il s’agit de toutes les routes qui mènent vers l’extérieur (un autre pays). Les routes d’intérêt national peuvent aussi relier la capitale à une autre capitale régionale comme, par exemple, les routes Bamako-Ségou (RN6) ou Bamako-Sikasso (RN7). Il y a les routes régionales, communales, locales. Malheureusement, les gens ne font pas la différence entre ces routes. Il convient de souligner aussi que les routes que l’état a devoir d’entretenir sont généralement en bon état. Toutes les routes de Bamako ne sont pas obligatoirement de la responsabilité de l’état. Mais, l’état appuie les collectivités. Avec le transfert des compétences et de leurs infrastructures, normalement, ce sont elles qui doivent s’occuper de ces routes.

L’Essor: En quoi consiste l’appui de l’Etat  aux routes des collectivités?
Mme Traoré Seynabou Diop : L’état n’apporte pas de l’argent à la commune qui doit chercher son propre financement. La commune a ses taxes, doit avoir son plan de développement et son plan d’entretien de son réseau routier. Toutefois, quand l’Etat se rend compte de la grande dégradation d’une route, il vient en appui afin que le réseau permettant aux usagers de quitter une RN pour une autre RN soit cyclable. Je rappelle que les sections urbaines des routes nationales dans le district de Bamako sont en général en bon état. Mais, les routes communales qui ont dépassé le state de l’entretien courant sont dans un état de dégradation avancée. L’entretien des routes communales relève des collectivités. L’état intervient en appui aux collectivités, selon la disponibilité des moyens.

L’Essor : Comment se porte le réseau routier du Mali en général ? Pourquoi des chantiers sont à l’arrêt ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Le réseau routier classé du Mali est constitué de trois types de routes : les routes bitumées, les routes en terre et les pistes rurales. L’ensemble de ces routes fait 89 024 Km dont environ 25 770 Km sont aménagés et repartis en : 6 605 km de routes revêtues en béton bitumineux ou en enduit superficiel, 1 888 Km de route en terre, et 17 277 Km de pistes améliorées. Sur les 6 605 Km de routes bitumées, 2 667 Km (soit 40,38%) sont en bon état ; 2 352,7 Km soit 35,62% sont en état passable et 1 453,1 Km soit 22% sont en mauvais état. Certains chantiers, eux, sont à l’arrêt à cause de l’hivernage ou de l’insécurité.

L’Essor : à quelles difficultés est confronté le ministère des Infrastructures et de l’Équipement ?
Mme Traoré Seynabou Diop : La première difficulté, c’est l’insuffisance de ressources. S’il faut mailler le pays de routes, nous avons besoin de 8000 km de routes dont la construction doit coûter au moins 6000 milliards de Fcfa. Les routes coûtent cher et actuellement, les ressources affectées à l’entretien routier ne couvrent qu’environ 35% des besoins exprimés. L’autre problème, c’est la surcharge qui est l’ennemi N° 1 des routes. Imaginez un camion dont le poids doit être 50 tonnes et qui vient avec 72 tonnes. Avant la fin de la garantie, la route est dégradée parce qu’elle est agressée.

L’Essor : Par rapport à la dégradation des routes, où en est-on avec l’application du Règlement 14 de l’Uemoa ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Depuis 14 ans, on essaie de mettre cette décision en application. Il y a de légères avancées, mais on note l’échec de l’application de ce règlement. Pourquoi ? Parce que certains pays ont des débouchés sur la mer et d’autres, comme le Mali, le Niger et le Burkina, n’ont pas de façade maritime, alors que toutes les provisions de notre pays viennent par un port. Si au niveau du port, le règlement 14 n’est pas appliqué, tous les camions arrivent surchargés au niveau des frontières et on nous demande de décharger. C’est au départ que cela doit être réglé. Il faut que les ports commencent d’abord. A l’intérieur du pays, nous devons faire des efforts afin que les camions ne détruisent pas les routes.

L’Essor. Qu’est-ce qui bloque ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Tant que tout le monde ne commence pas en même temps, ça ne va pas marcher. Au niveau de l’Uemoa, de nouvelles décisions ont été prises et nous espérons une application intégrale en fin 2020, c’est-à-dire pas de surcharge, pas de tolérance à la surcharge, délestage (si vous êtes surchargé, on vous décharge). Il faut y arriver pour la survie des routes. Selon les calculs, quand on construit une route qui est agressée par la surcharge, sa durée de vie se divise par 7,72. Par exemple, une route qui doit durer 15 ans, si vous divisez par 7,72, vous obtenez 2 ans. Après, on accuse l’Etat, alors que d’autres sont fautifs.

L’Essor : Quelle est la contribution des péages à l’entretien des routes ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Le péage a été initié pour faire face à l’entretien des routes, mais les ressources générées ne suffisent pas à entretenir un réseau de 89 000 km de route. Pour réparer régulièrement et mettre le réseau routier à niveau, nous avons besoin d’au moins 80 milliards de Fcfa par an. L’Autorité routière ne procure même pas le ¼ de nos besoins. La redevance sur les produits pétroliers que le ministère des Finances nous accorde, nous aide, mais elle aussi ne suffit pas.

L’Essor : Quelle est la part des infrastructures dans le budget national ?
Mme Traoré Seynabou Diop : Le budget nous accorde 7% par an. Ce n’est pas peu, mais c’est insuffisant. Raison pour laquelle nous nous tournons vers les bailleurs et le Partenariat public privé (PPP).

L’Essor : Quelle est la stratégie de développement des infrastructures ?
Mme Traoré Seynabou Diop : La stratégie de développement est déclinée dans la Politique nationale des transports, des infrastructures de transport et du désenclavement adoptée par le gouvernement en octobre 2015. Cette politique a une vision jusqu’à l’horizon 2030, intégrant le développement des infrastructures avec des priorités définies. Cette vision est  de « Faire du désenclavement intérieur et extérieur le moteur d’une croissance forte et durable, pour un développement socioéconomique et culturel du pays au bénéfice des populations ». Dans le cadre de la mise en œuvre de cette politique, plusieurs projets sont préparés et mis à la disposition des partenaires qui interviennent selon leurs centres d’intérêt (corridors, voiries, pistes rurales, etc.)

Propos recueillis par
Fatoumata MAÏGA

Source : Essor

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