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Société

Hébergement solidaire de mineurs en Bretagne : “Ici, j’ai trouvé une nouvelle famille”, dixit un jeune malien

Depuis 2018, plus de 70 migrants mineurs non accompagnés ont été mis à l’abri chez des hébergeurs solidaires en France grâce au programme “Accueillons” mené par Utopia 56 et Médecins sans frontières (MSF). C’est le cas de Samba Cissé, un jeune malien de 16 ans, accueilli depuis neuf mois au sein d’une famille à Riantec, en Bretagne. Dans la chaleur de ce nouveau foyer, le garçon a trouvé un “cocon”, avant un avenir encore incertain. Reportage.

Samba est déjà penché sur ses devoirs, studieux. Son bureau pourrait ressembler à celui de beaucoup de collégiens. Une trousse, des stabilos, un manuel d’anglais, et de nombreux cahiers colorés empilés, les uns sur les autres. Et puis, entre deux copies, le journal de son équipe de foot, avec sa photo en première page. Sans ces entraînements deux fois par semaine, il passerait peut-être toutes ces soirées là, devant ses leçons, à réviser et à recopier plusieurs fois les mêmes phrases en français “pour s’habituer”.

“Parfois c’est à nous de lui dire de faire une pause, regarder un film, aller faire une balade”, s’amuse Laurence Breton, qui accueille le jeune malien chez elle, à Riantec, en Bretagne. La remarque le fait sourire. Pour lui, être scolarisé a une signification toute particulière. “Au Mali, j’ai été à l’école deux ans, pas plus”, confie-t-il. Surtout, il y a quelques mois encore, Samba dormait dehors, à Paris.

Samba Ciss est hberg depuis mai 2019 chez Laurence Breton  Riantec en Bretagne Mava Poulet  InfoMigrants

Parti du Mali après avoir gagné un peu d’argent avec des petits boulots, il a pris la route de l’exil, seul, pour la Mauritanie puis pour le Maroc. C’est depuis Nador, au nord-est du Maroc, qu’il est monté dans un canot pour l’Europe. Ce trajet en mer reste un traumatisme vif : alors que l’embarcation, percée, dérivait, un de ses compagnons de route s’est noyé. “On s’était promis de rester ensemble, quoiqu’il arrive”, souffle-t-il. Lui et les autres passagers seront sauvés près d’une heure plus tard par un navire humanitaire et débarqués à Almeria, au sud de l’Espagne. “Je ne voulais pas rester en Espagne”, continue Samba, expliquant comment il a pris un bus pour Bayonne, puis pour Paris.

Samba Cissé est hébergé depuis mai 2019 chez Laurence Breton à Riantec, en Bretagne. ©Maëva Poulet / InfoMigrants.

“Au début, j’avais peur d’aller en famille”

Arrivé dans la capitale française en novembre 2018, Samba, qui assure avoir 16 ans, a dû se tourner vers le Demie 75, géré par la Croix-Rouge. C’est cette structure qui est chargée d’évaluer l’âge des jeunes mineurs isolés étrangers et de décider si oui ou non ils peuvent être pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Mais sa minorité a été remise en cause, et le jeune homme s’est retrouvé à la rue.

Son chemin a finalement croisé celui de bénévoles, qui l’ont accompagné à Médecins sans frontières (MSF). Grâce à cette ONG, il a pu rejoindre le programme “Passerelle”, qui permet à des jeunes comme lui, non reconnus mineurs, d’être mis à l’abri pendant quelques semaines au sein d’un hôtel, à Neuilly-Plaisance, en région parisienne. Pendant cette période, les équipes de MSF effectuent un bilan médical et administratif des jeunes, et les aident à déposer un recours en bonne et due forme pour faire reconnaître leur statut d’enfant.

Une fois ces démarches finalisées, ils quittent l’hôtel et sont accueillis dans des familles bénévoles du réseau d’hébergement solidaire “Accueillons”, monté en partenariat avec l’association Utopia 56. Ils peuvent alors suivre le cours de leur procédure, au chaud, sous un autre toit.

>> Lire sur InfoMigrants : L’hôtel “Passerelle”, un moment de répit pour des jeunes dont la France ne reconnaît pas la minorité

“Au début, quand à l’hôtel un éducateur de MSF m’a dit que j’allais en famille, j’ai eu peur”, se souvient Samba. “Je ne parlais pas français. Et nous, on ne connaît que Paris, la Bretagne je ne savais même pas où c’était”. En mai 2019, il arrive finalement à la gare de Lorient, pour rencontrer Laurence, “tante Laurence”, comme il la surnomme aujourd’hui. “Ici, j’ai trouvé une nouvelle famille”, assure le jeune garçon qui s’exprime désormais dans un bon français.

Un “cocon” sécurisant

Il faut dire que Laurence, mère de trois enfants, a mis les bouchées doubles pour l’accueillir au sein de son foyer. Au rez-de-chaussée, au niveau d’une ancienne boutique, une grande chambre a entièrement été aménagée pour lui. “Il a même sa petite salle de bain, une télé, Netflix !”, explique-t-elle, énergique et souriante. C’est elle aussi qui a tenu à le faire scolariser – en lui trouvant une place en troisième agricole d’un collège d’une commune voisine – et à l’inscrire à une activité sportive. Elle lui a encore obtenu un titre de transport solidaire, à moindre coût, pour être autonome dans ses déplacements.

Le voisinage y a également mis du sien. Deux fois par semaine, Samba se rend chez une voisine qui l’aide pour ses devoirs. “Tout le monde me dit bonjour, je connais les gens ici”, se réjouit-il, sociable mais très apeuré à l’idée de se déplacer seul dans des lieux inconnus. “On travaille sur l’autonomie ! C’est vrai que Samba a besoin d’un cocon et d’être sécurisé”, rebondit Laurence.

La chambre de Samba, aménagée au niveau d’une ancienne boutique tenue par Laurence Breton. © Maëva Poulet / InfoMigrants.

La chambre de Samba, aménagée au niveau d’une ancienne boutique tenue par Laurence Breton. © Maëva Poulet / InfoMigrants.

Si l’arrivée de ce nouveau venu semble bien rodée, c’est pourtant une première pour la famille. Laurence, qui souhaitait déjà s’engager auprès des jeunes migrants, a pris connaissance du système d’hébergement solidaire lors d’une réunion d’information d’Utopia 56, un an avant l’arrivée de Samba. “Pour moi c’était insupportable de savoir que certains jeunes n’étaient pas pris en charge, ne pouvaient pas aller à l’école, s’intégrer”, explique-t-elle.

Après avoir longuement échangé avec son mari, ses enfants, mais aussi avec des bénévoles de l’association venu répondre à toutes ses interrogations, elle a décidé de “se lancer dans l’aventure”. “Nous avons une fille à la maison et nous savions que nous allions certainement accueillir un garçon. Je ne voulais pas que cela puisse créer de problème. Nous avons été rassurés de savoir que les associations restaient en contact avec nous et qu’en cas de problème, nous pouvions mettre un terme à l’accueil”.

En outre, le dispositif “Accueillons” propose de créer des “réseaux” de deux ou trois foyers pour partager la garde du jeune. De quoi permettre aux familles de souffler si besoin, de se répartir les frais et surtout de pouvoir compter les unes sur les autres en cas d’absence. Les jeunes restent également suivis, à distance, par les équipes de MSF pour l’aspect médical et juridique de leur dossier. “Nous n’intervenons pas du tout dans la procédure de Samba, c’est Utopia 56 qui fait le relais entre MSF et nous”, note Laurence. Au total, depuis sa création en 2018, “Accueillons” a permis de mettre à l’abri près de 72 jeunes comme Samba.

“Un jour, Samba reprendra ses affaires, sa valise…”

Dans la chaleureuse maison de la famille de Laurence, le jeune homme a vite pris ses marques. “On mange ensemble, on discute beaucoup”, sourit-il. Il rit aussi en racontant quelques anecdotes avec les deux fils de Laurence, qui s’amusent à lui “apprendre le skate” ou à l’emmener à la mer. “Je ne sais pas nager ! Alors ils m’ont montré comment faire, comme ça, comme ça, avec les bras”, dit-il en mimant le crawl.

Et puis, il y a eu les fêtes de fin d’année, en décembre dernier. Samba s’en rappelle, ému : “C’était mon premier Noël !” Mais le moment n’a pas été que festif. Le jour du réveillon, il recevait une convocation pour effectuer son test osseux, à Paris. Trois jours plus tard, il faisait alors demi-tour en train vers la capitale. Depuis, pas de nouvelles. Les résultats de ce test censé estimer son âge sont attendus dans “deux ou trois mois”. “On sait qu’un jour, quand il y aura le jugement, Samba reprendra ses affaires, sa valise, direction Paris… et on ne sait pas où il ira”, détaille Laurence.

S’il est déclaré mineur, Samba pourra rejoindre une structure de l’Aide sociale à l’enfance. Laurence appuie en ce sens et aimerait qu’il soit placé dans le même secteur. Elle a monté un dossier pour expliquer sa progression en français, son investissement sans faille à l’école et les opportunités qui pourraient s’ouvrir à lui en cas de poursuite de sa scolarité. Il a notamment quelques pistes pour continuer son cursus en apprentissage.

Samba, lui, la tête baissée, n’évoque pas tous ces projets, trop incertains. Il n’évoque pas non plus son départ de chez Laurence. Il évoque encore moins la possibilité d’être finalement reconnu majeur. Si c’était le cas, il se retrouverait en situation irrégulière et pourrait faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Ce soir là, il est trop tôt pour en parler. Après le dîner, il se couchera tôt, comme à son habitude. Le lendemain, il ira à l’école, apprendra de nouveaux mots, les recopiera dans ses cahiers. En rentrant, il ira très certainement s’attabler à son bureau, devant ses devoirs. Il profitera encore un peu de ce rare moment de stabilité, de répit.

Source : Infos migrants

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