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Monde Politique

Guerre en Syrie : la Turquie et la Russie au bord de l’affrontement ?

Après les frappes syro-russes ayant fait 33 morts, jeudi 27 février, dans les rangs turcs, dans le nord-ouest de la Syrie, Ankara menace d’user de terribles représailles. Quelle sera l’attitude de Moscou ? L’évolution de la situation dépend de la réponse à cette question, explique ce professeur de l’université des finances de Moscou.

Le 27 février a vraiment été une journée noire pour les aspirations expansionnistes du président-sultan turc Erdogan. D’abord, les forces du maréchal Haftar ont frappé le corps expéditionnaire turc en Libye, tuant entre 7 et 10 soldats turcs. Puis l’aviation syrienne a frappé les positions turques à Idlib, faisant 33 victimes dans les rangs turcs. Certaines sources non officielles parlent de pertes deux voire trois fois supérieures.

On ne peut pas dire que cela soit surprenant, et encore moins injuste. Ces derniers jours, l’armée turque soutenait activement les rebelles [syriens], tant moralement que matériellement par des tirs d’artillerie sur les positions de l’armée syrienne. C’est précisément grâce à ce soutien que les rebelles ont connu quelques victoires tactiques en reprenant plusieurs localités (dont la zone stratégique de Saraqib). Apparemment, le commandement conjoint russo-syrien a décidé de donner une leçon aux Turcs par une frappe particulièrement appuyée.

En Turquie, cette “leçon” a suscité des réactions particulièrement vives. Dans la nuit du 27 au 28 février, les autorités turques ont bloqué les réseaux sociaux (pour endiguer la montée de la colère populaire), tout en exprimant à leur tour un mécontentement sans mesure. À 21 h 30, [le président turc] Erdogan a convoqué une réunion extraordinaire du Conseil de sécurité qui a duré près de six heures.

Menaces de fortes représailles

Les troupes turques ont été mises en alerte. Erdogan fera une déclaration publique aujourd’hui [28 février], dans laquelle il devrait, selon toute vraisemblance, annoncer le début d’une opération de représailles. L’ampleur de l’opération pourrait être relativement importante, à en croire le porte-parole du parti présidentiel (AKP) Omer Celik, selon lequel tous les sites du “régime syrien illégitime” sont des cibles potentielles.

Voilà de quoi faire naître des interrogations chez les experts, dont voici les principales : la Turquie va-t-elle partir en guerre seule ou va-t-elle convoquer ses alliés de l’Otan ? La Turquie va-t-elle vraiment se lancer dans un conflit ou se contentera-t-elle d’une miniguerre ? Et enfin, question cruciale : quelle va être la réaction des alliés de la Syrie, en premier lieu la Russie ?

Les Européens ne sont pas prêts à se battre en Syrie

La Turquie a déjà alerté l’Otan et s’est adressée directement aux États-Unis : de l’avis d’Ankara, elle a été la cible d’une attaque, ce qui justifierait l’activation de l’article 5 du traité de l’Otan portant sur la défense collective. Malheureusement pour elle, la Turquie n’obtiendra probablement rien de plus qu’un soutien moral de la part de l’Alliance atlantique.

Les pays européens ne sont pas prêts à combattre en Syrie, et sont certainement peu enclins à considérer comme une agression contre la Turquie l’attaque menée par l’armée syrienne contre l’armée turque se trouvant illégalement en territoire syrien. De plus, Erdogan a tout fait pour enlever à l’Europe toute envie de le défendre. Il a par exemple levé la surveillance des frontières, provoquant le départ de centaines de réfugiés syriens en direction de la Grèce.

Avec les États-Unis, en revanche, c’est plus flou. D’un côté, Trump pourrait se servir de la requête turque pour diriger une série de frappes contre la Syrie, en particulier sur les positions iraniennes. D’un autre côté, cela pourrait entraîner les États-Unis dans un gros conflit au Proche-Orient et les exposer à une riposte iranienne contre des bases américaines, ce qui est la dernière chose dont Trump ait besoin.

Le président est en effet en campagne électorale, il semble pouvoir l’emporter haut la main et couler le Parti démocrate. Il est donc fort probable que les États-Unis tenteront de maintenir le statu quo.

Erdogan va-t-il déterrer la hache de guerre ?

Contrairement à Trump, Erdogan ne peut pas se permettre le luxe de réfléchir à s’engager militairement ou non. Après la mort de dizaines de soldats turcs et l’indignation de sa population, le président-sultan (dont le pouvoir s’appuie sur les voix des islamistes et des nationalistes) se doit de déterrer la hache de la guerre.

On dirait qu’Erdogan s’est volontairement mis dans une situation où il n’a plus d’autre choix que la guerre. Pour le dire plus simplement, Recep Tayyip Erdogan a volontairement sacrifié ses soldats pour renforcer sa position dans les négociations et donner du poids à son coup de bluff.

La Turquie va probablement diriger des frappes sur des positions de l’armée syrienne. La question étant de savoir dans quelles proportions. Est-ce que cela pourrait se transformer en conflit d’envergure ? De ce point de vue, tout dépend de la position que prendra Moscou.

Pour éviter l’embrasement, Moscou doit rester ferme

Si la Russie recule, le conflit s’intensifiera, car Erdogan ne redoute pas de se battre contre l’armée syrienne pour montrer à tout le Proche-Orient ce que cela coûte de s’en prendre à la vie des militaires turcs et de piétiner les intérêts turcs. Mais si Moscou ne recule pas, si la Russie ne laisse pas les avions turcs entrer dans l’espace aérien syrien et continue à apporter un soutien militaire et logistique à Assad, il n’y aura sans doute pas d’embrasement.

Erdogan ne peut pas prendre le risque d’un conflit armé avec la Russie. Dans une telle guerre, il serait battu, ce qui aurait pour conséquence probable de lui faire perdre le pouvoir (les militaires ne vont sans doute pas être ravis de voir leur président-sultan les envoyer au casse-pipe pour se couvrir).

De son côté, la Russie est-elle prête à maintenir ses positions en mettant en péril ses relations stratégiques avec la Turquie, qui dépassent de loin la question syrienne ? Dans la nuit du 27 au 28 février, alors que les nouvelles de Turquie pleuvaient en abondance, la Russie a gardé le silence, provoquant l’indignation d’une partie des commentateurs, qui affirment que le silence russe ne fait que confirmer l’idée de nos partenaires turcs selon laquelle la Russie se désengagerait en cas de guerre entre la Syrie et la Turquie.

C’est vrai, le silence aurait renforcé cette idée, si silence il y avait eu. Car en réalité, la Russie a parlé. Le ministère de la Défense s’est exprimé avec des frappes aériennes. Alors que les Turcs menaçaient de faire la guerre, l’aviation russe a brusquement intensifié ses frappes sur les positions des rebelles, démontrant ainsi que Moscou reste dans le jeu. Une position somme toute assez logique, car la Turquie n’est pas la seule à tenir à son prestige et sa réputation. La Russie démontre ainsi qu’elle n’abandonne pas ses alliés face à leur destin.

La Russie doit contenir les ambitions expansionnistes d’Ankara

Certes, d’aucuns pensent que Moscou devrait prendre ses distances. Car les enjeux dépassent la Syrie, il est question des projets stratégiques tissés entre la Russie et la Turquie. En premier lieu, le gazoduc Turkish Stream. Une guerre contre la Turquie, même si elle est menée par des supplétifs, pourrait mener à la fermeture du gazoduc, comme à l’abandon du chantier de la centrale nucléaire russe d’Akkuyu.

Ces projets pourraient se retrouver en péril en effet, mais précisément si Moscou capitule, se montre faible et donne l’impression d’être sensible aux pressions et au chantage. Dans ce cas, le Turkish Stream deviendra un dossier à l’ukrainienne, où le pays de transit voudra faire de l’acheminement du gaz un moyen de chantage contre la Russie.

L’unique chance pour la Russie de préserver tous ses projets et ses relations de partenariat avec la Turquie, c’est de montrer à son partenaire que ses ambitions expansionnistes ne doivent pas empiéter sur les intérêts russes, et il ne s’agit pas ici que de la Syrie. Comme chacun sait, les ambitions turques sont aussi tournées vers la région eurasiatique et les territoires russes habités par des peuples turcs.

C’est pourquoi il ne faut pas demander à la Russie d’être “sage” et de faire un pas en arrière. Sur la terre syrienne – comme il y a cinq ans, lorsqu’elle est entrée en guerre contre Daech – la Russie est engagée pour défendre sa propre sécurité et son intégrité territoriale.

Guevorg Mirzaïan
Source : courrier international

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