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A Moscou : «On est arrivés à un point de rupture»

Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont bravé la pluie samedi lors d’un quatrième acte de mobilisation pour des élections locales libres. Une manifestation cette fois autorisée par les autorités, ce qui n’a pas empêché la police de réprimer à nouveau dès le rassemblement terminé.

«La Russie est en train de glisser vers un système fascisant, nous ne pouvons accepter ce climat d’intimidation.» Pour Lya et Natalya, couple de cinquantenaires vivant loin du centre-ville, impensable de ne pas se rendre sur l’avenue Sakharov samedi. Signe que quelque chose est en train de se passer à Moscou, des dizaines de milliers de Moscovites (entre 30 et 50 000) ont fait comme eux.

C’est simple, depuis les rassemblements anti-Kremlin de l’hiver 2012, la capitale russe n’avait plus vu une telle masse contestataire, plus vu une avenue aussi noire de monde. Ce quatrième acte de mobilisation pour des élections locales libres, avait pourtant valeur de test pour l’opposition. La totalité de ses jeunes leaders, candidats bannis du scrutin du 8 septembre pour élire le Parlement de Moscou, étaient déjà derrière les barreaux, pour des peines de dix à trente jours de prison.

L’une des meneuses, Lioubov Sobol, 31 ans, bras droit de l’opposant Alexeï Navalny au sein de sa Fondation anti-corruption (une organisation actuellement dans le viseur), a, elle, été embarquée comme avant chaque manifestation. Le visage émacié par une grève de la faim, elle diffusait son arrestation en direct sur Periscope.

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C’est donc de loin que les têtes d’affiche du mouvement ont dû suivre leur succès, alors que journalistes indépendants et artistes les remplaçaient à la tribune. Fait nouveau et révélateur : plusieurs rappeurs et blogueurs, massivement suivis sur les réseaux sociaux, avaient appelé à se rendre avec eux au point de rendez-vous. «On est arrivés à un point de rupture, a déclaré l’artiste hip-hop Oxxxymiron, qui se disait pourtant peu politisé jusqu’alors. Les gens veulent juste pouvoir s’exprimer, et en retour ils ont droit à une brutalité policière extrême.»

Bâton

Un sentiment partagé par de nombreux Moscovites au quotidien, sur fond d’une contestation qui grandit aussi à l’échelle nationale. Des meetings pour soutenir la mobilisation se sont tenus dans plusieurs villes. Dans le reste du pays, des mouvements émergent et remportent des batailles pour des causes locales, environnementales, d’aménagement du territoire… A Moscou, l’enjeu est plus purement politique.

«Le pouvoir ne peut plus ignorer une telle mobilisation, analyse le politologue russe Konstantin Gaaz. 50 000 personnes, cela envoie un signal fort et montre qu’il y a une réelle solidarité qui se met en place.» Une solidarité à laquelle les autorités ne s’attendaient sans doute pas, et qui pose une nouvelle fois la question de leur stratégie sur ce dossier, pourtant inoffensif au départ.

Le Parlement de Moscou (la ville n’a pas de conseil municipal) n’a en effet qu’une importance très limitée. Ce scrutin de septembre serait passé largement inaperçu si l’intransigeant maire Sergueï Sobianine et son dévoué comité électoral avaient simplement laissé ces candidats indépendants se présenter et, peut-être, remporter 4 ou 5 sièges.

Visiblement impensable pour un pouvoir central en pleine crispation, pour qui toute intrusion de l’opposition non-systémique dans le jeu politique classique est à proscrire. D’emblée, la réponse fut donc celle du bâton, avec en point d’orgue les 1 400 arrestations du 27 juillet. En choisissant la force plutôt que le dialogue, le Kremlin se retrouve face à un mouvement qui monte en puissance. Samedi, la manifestation était néanmoins autorisée. Mais, dès le rassemblement officiellement terminé, les policiers, la Rosgvardia et les fameux Omon (forces antiémeutes) sont vite retombés dans leurs excès, arrêtant à tour de bras des manifestants, 250 au final selon l’association spécialisée OVD-Info.

Poutine à moto

De nombreuses vidéos ont circulé sur Twitter et Telegram – outil clé de l’opposition –, montrant des adolescents ou des femmes très peu menaçantes se faire embarquer aléatoirement. Des photos dignes d’une dystopie hollywoodienne présentaient des «haies d’honneur» de «CRS» russes laissant de minuscules couloirs à la population pour regagner le métro. «C’est comme si le Kremlin était en état de siège, et devait se protéger de la colère», a écrit le journaliste d’investigation Roman Dobrokhotov dans une tribune.

De l’avis de très nombreux spécialistes, cette réponse répressive du système russe, dans lequel les siloviki – les dirigeants des forces de sécurité – ont pris un poids démesuré, s’avère une catastrophe en termes d’image pour le Kremlin, alors que Vladimir Poutine doit rencontrer le 19 août Emmanuel Macron à Brégançon.

Le président russe, lui, était en Crimée samedi, pour un très médiatisé tour de moto lors d’un festival de bikers. L’image de Poutine posant avec de vieux motards un peu usés, fut saisissante. «Je suis content que ces hommes courageux et cools soient des modèles pour les jeunes de Russie.» Pas sûr que la jeunesse qui s’agglutinait avec pancartes et drapeaux à Moscou ait les mêmes valeurs.

Source : Libération

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